24.03.2026
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3 QUESTIONS À… Matthieu CALAME

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Matthieu Calame est responsable de programme à la Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l’Homme. L’invité de la Matinagri de mars travaille sur les transformations économiques et écologiques des systèmes agricoles et alimentaires. Il est co-auteur du récent ouvrage « L’agriculture malade de ses coûts », qui propose une lecture structurelle des crises agricoles contemporaines.

Pourquoi parlez-vous d’une agriculture « malade de ses coûts » ?

On aborde très souvent la crise agricole par la question des prix ou du revenu, en pointant la responsabilité de l’aval, de distribution ou des marchés. Mais cette lecture est partielle. Le cœur du problème réside dans la dynamique des coûts, qui reste largement sous-estimée dans le débat public. Depuis plusieurs décennies, l’agriculture connaît un processus d’industrialisation comparable à celui observé dans d’autres secteurs : le travail humain est progressivement remplacé par du capital. Cela se traduit par une mécanisation accrue, un recours massif aux intrants et une montée en puissance des investissements.

 

Ce mouvement n’est pas conjoncturel, mais structurel. Il entraîne mécaniquement une baisse du nombre d’agriculteurs et une transformation profonde des exploitations. Ce que l’on observe aujourd’hui n’est donc pas seulement une crise, mais l’aboutissement d’une trajectoire longue, inscrite dans le fonctionnement même des sociétés industrielles. En ce sens, parler d’une agriculture « malade de ses coûts », c’est souligner que le problème vient de l’intérieur : c’est la structure même de la production qui génère des déséquilibres économiques durables.

Quelles sont les conséquences concrètes de cette montée en puissance du capital ?

Elles sont multiples et profondément structurantes. D’abord, on assiste à une intensification du capital nécessaire pour produire. Dans certaines filières, il faut aujourd’hui mobiliser des montants très importants pour dégager des revenus relativement faibles.

 

On s’approche implacablement des ratios de l’industrie lourde. Cela crée un effet de ciseau particulièrement problématique pour les agriculteurs, et rend l’installation des jeunes générations de plus en plus difficile. L’agriculture devient un secteur où l’on doit investir beaucoup pour gagner peu, ce qui pose un enjeu majeur d’attractivité.

 

Ensuite, la part des consommations intermédiaires – engrais, produits phytosanitaires, énergie, alimentation animale – a considérablement augmenté. Cela traduit une dépendance croissante à des ressources extérieures, souvent importées, et donc soumises à des fluctuations de prix importantes. Cette dépendance expose directement les exploitations aux chocs économiques et géopolitiques, comme on l’a vu récemment avec la hausse des prix de l’énergie ou des intrants.

 

Par ailleurs, cette logique favorise les économies d’échelle financières. Les grandes exploitations sont souvent mieux armées pour absorber les coûts fixes et accéder aux financements, ce qui accélère un mouvement de concentration. Mais il ne s’agit pas uniquement d’une question technique : c’est aussi une conséquence économique directe de la structure des coûts. Au final, ce modèle tend à exclure progressivement les exploitations les plus petites ou les moins capitalisées, tout en accentuant la vulnérabilité globale du système.

 

Quelles pistes envisagez-vous pour sortir de cette impasse ?

Il faut d’abord reconnaître que le problème est systémique. L’agriculture industrielle est cohérente avec une société industrielle fondée sur l’abondance énergétique, la spécialisation et la division du travail. Dès lors, on ne peut pas transformer en profondeur l’agriculture sans interroger plus largement notre modèle de développement.

 

Une première piste consiste à réduire les dépendances, notamment vis-à-vis des intrants et de l’énergie. Cela suppose de repenser les systèmes de production pour les rendre plus autonomes et plus résilients, en s’appuyant davantage sur les ressources locales. Dans cette perspective, la relocalisation partielle des systèmes alimentaires peut jouer un rôle important. Il s’agit de sortir d’une organisation strictement en filières, souvent très longues et très spécialisées, pour aller vers des systèmes plus territorialisés, capables de boucler certains cycles de matière.

 

Cela implique également de repenser les outils économiques et comptables. Aujourd’hui, de nombreux coûts – notamment environnementaux – ne sont pas pleinement intégrés dans les calculs économiques, ce qui biaise les choix de production. Une meilleure prise en compte de ces dimensions permettrait de rééquilibrer les modèles et de valoriser des pratiques plus durables.

 

Enfin, ces évolutions nécessitent un changement d’approche de l’agriculture. Si nous croyons qu’elle est un pilier des équilibres sociaux, territoriaux et écologiques et pas seulement un complexe agri-industriel, il faut que les territoires prennent le pas sur les filières. Répondre à la « maladie des coûts » suppose donc d’engager une transformation profonde, qui dépasse largement le seul cadre agricole et interroge nos choix de société.

 

VOIR ICI LA VIDÉO DE L’INTERVENTION DE MATTHIEU CALAME LORS DE LA MATINAGRI DU 13 MARS 2026

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